« Lettre à Nour » de Rachid Benzine : impressions et expressions.

Prise de vue du débat avec Rachid Benzine et Lina El Arabi, 24/01/2020 (Merci à Jean).

« Lettre à Nour » de Rachid Benzine : impressions et expressions.

Le mardi 21 janvier dernier, j’ai été sollicité par le Centre Social de la Ville d’Allonnes, une commune de 11 000 habitants où je suis né, pour animer une table-ronde avec Rachid Benzine et Lina El Arabi. Ils interprétaient ce jour-là d’abord devant des lycéens et collégiens, puis devant des habitants, la pièce « Lettre à Nour », elle même issue du livre du même nom, de l’islamologue ce soir-là devenu interprète, aux cotés de cette jeune espoir des planches – mais aussi du grand et du petit écran.

La pièce : quatorze temps et de longs silences…

L’histoire est pourtant attendue, une jeune femme de 20 ans, Nour, s’évade pour l’Irak, dissimulée derrière un mensonge que son père avale sans broncher, en universitaire soucieux de l’éducation de sa fille et persuadé d’avoir transmis dans un mouvement presque symétrique, l’islam et la philosophie des lumières, pas l’un ou l’autre, l’un et l’autre.

Les quatorze lettres sont enchainées sans longueurs, dans un ascenseur émotionnel permanent, et les deux dernières, chirurgicales, couronnent le récit pour plonger définitivement l’auditoire dans l’éclairante noirceur de l’œuvre. L’auteur nous dira d’ailleurs que le temps du comique était passé, sur ces sujets, ou en tous cas que le créneau était déjà prit avec succès, par exemple par la pièce Djihad, et ce suffisamment pour appeler un autre angle pour traiter ce sujet d’intérêt et d’urgence collective.

L’opposition orient/occident, Charlie Hebdo, les attentats, le blasphème, le progrès, tant de concepts au cœur des débats entre des gens qui ne s’écoutent plus sont abordés dans les écrits. Cette pièce donne inévitablement à penser le monde, les oppositions : entre croyants et non croyants, entre les croyants eux-mêmes, mais au-delà, entre ceux qui doutent ou pensent douter, et les porteurs de certitudes inébranlables mais pourtant ébranlées. La pièce fait œuvre de formation continue également, avec des passages historiques importants égrainés de manière chronologique et circonstanciée. Elle est jouée à l’étranger, devant des jeunes et des moins jeunes, mais aussi dans des prisons.

L’heure de représentation s’achève, et j’invite celles et ceux qui seraient tentés par son contenu, à s’y intéresser soit par la lecture, soit en passant la porte de la prochaine salle qui l’accueillera et dont je n’ai pas le nom. Vient ensuite le temps du débat, dont je voudrais vous dire quelques mots.

L’œuvre en débat : quelques impressions… et expressions

J’évoque d’abord à l’auteur – après quelques félicitations d’usage mais sincères – son passage long auprès de Mohamed Arkoun, grand islamologue français, passé à la question par ce même auteur dans une riche vidéo que l’on peut visionner ici. Il me répond en témoignant d’une gratitude sans fin envers celui qui a développé « l’islamologie appliquée ».

Plus loin, question d’une lycéenne curieuse et un peu bouleversée à Lina El Arabi : « Vous en pensez quoi des jihadistes vous ? ». Réponse : « (surprise) Tu te demandes vraiment ce que je pense des jihadistes ? (rires)« .

Il est vrai, la question est surprenante, mais finalement pas tant que cela, tant le jeu minimaliste de la jeune femme originaire de Choisy-le-Roi fut millimétré. Je lui disais d’ailleurs au cours du débat, que j’avais l’impression de mieux connaître la petite Nour depuis qu’elle l’incarnait. Tous les sentiments y passent en moins d’une heure : exhalation, colère, mépris, peur, panique, résignation et amour bien sur, amour, avec une justesse absolument sidérante. Une performance artistique à couper le souffle, pour celle qui est actuellement à l’affiche de la série Family Business, sous le nom d’Aïda Benkikir, en diffusion sur Netflix, et dans un rôle certes pas identique mais non plus si éloigné.

Cette pièce engage la conversation avec l’auditoire, et les interprètes ce jour-là nous confient qu’il s’agit bien des représentations dans les prisons, auprès des concernés par un projet de départ, un départ avorté, voire un retour, qui font le plus sens et œuvre à la fois. L’auteur nous confesse avoir des nouvelles de certains présents, et plutôt de bonnes, car la pièce infuse sur le temps long, et oblige l’auditoire à l’auto-critique et l’introspection.

Finalement, l’amour est bel et bien le fil conducteur de cette œuvre épistolaire. La pérennité du lien de parenté, l’incompréhension totale englobée d’un amour inconditionnel entre un père universitaire qualifié dans le récit de « progressiste », et sa fille, biberonnée aux Lumières, qui s’enfuit vers « la barbarie ». On touche aussi du doigt la question du sens de la vie, et de la crise de sens tout à fait actuelle, dans nos sociétés post-modernes.

Comme j’ai pu le dire aux deux artistes ce soir là, il y a là une preuve que les chercheurs doivent s’impliquer davantage dans le dialogue avec la société.

Ce mélange fascinant de sociologie, d’histoire, de psychologie, de théologie (critique ou pas) offre à l’auditoire un objet culturel et scientifique non identifié que l’on perçoit à la fois comme préventif, palliatif et curatif.